Free, vers la libération de ceux qui n’ont pas les moyens d’être radin ?

Dans les plus du Nouvel Obs, Yannick Comenge dézingue le dézingueur du marché français de la téléphonie mobile, démonte la communication de Free et réduit l’annonce d’une offre sans équivalent sur le marché à «une autosatisfaction béate de bout en bout.» Pour lui, l’épisode de la journée est un «peu navrant». Et de le résumer à «de l’économie pure qui déboule sur le Web.» Un «pari mercantile simple et gagnant» qui se traduira, d’ici à ce que les concurrents de Free s’alignent, de force, par «juste des licenciements… pour faire baisser les coûts, on tirera directement dans la masse des salariés afin d’alléger les charges.» Bref, une longue charge anti low-cost, anti «Wallmartisation».

Certes, les trois premiers opérateurs mobiles français n’ont cessé de crier à la paupérisation qui viendrait inéluctablement avec un quatrième larron. Ils ne sont pas seuls. Certains syndicats ont tenu le même discours. Pour mémoire, la CFE-CGC/Unsa France Télécom s’opposait, en décembre 2009, à la quatrième licence de téléphonie mobile, affirmant qu’il restait alors «18 mois pour sauver 10 000 emplois.» Mais à l’instar des opposants à l’arrivée de Free Mobile, Yannick Comenge laisse de côté, pour son analyse, un élément qu’il évoque pourtant lui-même : les marges. Au sujet des deux offres de Free, il estime en effet que l’on «voit juste une tarification nouvelle, avec évidemment une marge qui doit être suffisamment confortable pour compenser le coût par un afflux de nouveaux clients.» Une marge… Inutile de jouer les vierges effarouchées, c’est là le nerf de la guerre. Mais encore faut-il savoir pour qui.

Culpabiliser le consommateur… mais pas l’actionnaire ?

La marge, c’est donc grosso modo ce que l’entreprise dégage, avant impôt, après avoir payé ses charges – salaires, fournisseurs, etc. – et encaissé son chiffre d’affaires. De manière toujours aussi simplifiée, cette marge peut-être ensuite utilisée de deux manières : pour investir ou pour rémunérer les investisseurs – les actionnaires, dont l’État lorsque l’on parle d’Orange/France Télécom. Pour la rémunération des actionnaires… La CFE-CGC/Unsa dénonçait les dividendes versés par l’opérateur au titre de 2010 : le 21 juin 2011, les syndicats évoquaient un «montant exorbitant», «supérieur au bénéfice courant» et qui «entrave le développement de l’entreprise.» Dividendes contre investissement.

Lorsque les marges sont attaquées, l’emploi n’est pas la seule variable d’ajustement. Mais c’est peut-être la préférée de certains actionnaires. Et justement, dénoncer le risque pour l’emploi que fait peser l’arrivée d’un acteur low-cost ne consiste-t-il pas à faire peser exclusivement sur le consommateur – vache à lait, si l’on en croît Xavier Niel – la responsabilité de la sauvegarde des emplois en sortant les actionnaires de l’équation ? Un joli «payez plus cher, c’est pour nos emplois», aux fondations un peu meubles. Peut-on raisonnablement culpabiliser des consommateurs en quête d’économies ?

À titre personnel, en tant que consommateur, je refuse que l’on vienne me culpabiliser, me dire que je suis radin, sous prétexte que je peux désormais allouer 40 euros de mon budget mensuel à autre chose qu’à la téléphonie mobile. Et même 80 euros en comptant à l’échelle de mon foyer. Et que dire de mon voisin, adulte handicapé, qui n’a plus droit aux tarifs sociaux des télécoms depuis qu’il est officiellement à la retraite – et qu’il a de facto perdu son allocation pour adulte handicapé… Supprimer sa ligne fixe FT à près de 17 € par mois – qu’il utilise en moyenne 30 minutes par mois… consommation en plus de l’abonnement, donc. – au profit d’un abonnement Free mobile à 2 € lui permettra de dégager 15 € de pouvoir d’achat par mois. Pour ce que je sais de son budget, ce ne sera pas un luxe.

Low-cost ou real-cost ?

Que l’on se rassure : cet argent sera dépensé, au profit de l’économie nationale, seule son affectation va changer. GDF Suez devrait rapidement en récupérer une petite partie. D’autres suivront. Et ce que l’État perdra peut-être de recettes fiscales sur la téléphonie mobile, il finira par le récupérer en recette fiscales sur d’autres produits et services…

Mais, surtout, la frénésie suscitée par l’arrivée de Free mobile pose plus la question du real cost que celle du low cost. Et le début des soldes, comme y fait référence Yannick Comenge, arrive à point nommé pour ouvrir ce débat. Alors que de nombreux produits vont être bradés – jusqu’à -70 % vantait ce matin un e-mail échoué dans ma boîte aux lettres -, le consommateur un peu avisé s’interrogera une fois de plus : «en temps normal, je me fais donc rouler ? pigeonner ? traire ? tondre ?» Hors promotions exceptionnelles, s’entend, bien qu’elles n’aient plus grand chose d’exceptionnel. Et justement, cette banalisation de l’offre commerciale coup de poing n’a finalement conduit qu’à une chose : éroder la confiance du consommateur dans le commerçant, en lui faisant perdre le repère du prix juste. En lançant leurs offres proactives «anti-Free», ses concurrents n’ont à leur tour fait qu’alimenter cette perception, préparant efficacement le terrain pour Free mobile. Pour beaucoup, loin de paraître low cost, ses offres apparaissent donc aisément se rapprocher du real cost. Et le nouveau venu peut, pour cela, remercier ses concurrents.

Bon, maintenant, Free, il faut assurer et permettre aux gens de souscrire au service…

Tagged , , , , , ,