Tristan Nitot : «il y a danger dès lors que quelqu’un décide pour vous de ce que vous pouvez installer»

Un brin remonté après la lecture de mon dernier billet de blog, Tristan Nitot a souhaité que nous échangions personnellement, par téléphone. Une invitation que je ne pouvais accueillir que positivement, y voyant le moyen de prolonger le débat.

D’emblée, Tristan Nitot précise sa pensée sur l’iPad : pour lui, «c’est un ordinateur puisque l’on peut y installer des logiciels» et, surtout, «il y a un danger dès lors que quelqu’un décide pour vous de ce que vous pouvez installer.» Je reste toujours partagé sur le fait qu’il faille, ou non, considérer cet appareil comme un ordinateur, mais bon. Acceptons le postulat et continuons.

Quel danger, donc ? «L’ordinateur est un outil extrêmement versatile, c’est une interface avec le monde. Que quelqu’un décide pour moi, depuis l’autre bout du monde, sur la base de ses propres critères moraux, de ce que je peux faire avec cet outil, je trouve ça extrêmement dangereux. C’est là qu’il y a les pires risques de débordement, jusqu’à une certaine forme de totalitarisme, justement.» Et boum; celle-là, elle est pour moi. No offence.

«On a besoin d’avoir le droit de choisir»

Temps mort, deux secondes, replaçons les choses dans leur contexte : pourquoi une telle énergie dépensée à critiquer le modèle Apple/App Store ? Tristan Nitot «assume» un passé d’activiste; «je fais les choses par conviction. Quand j’ai été licencié de Netscape, avec mes collègues, j’ai investi tout mon argent pour monter Mozilla Europe, parce que je croyais que c’était la chose à faire.» Surtout, pour lui, il n’est pas là question que d’informatique et de gadgets technologiques : il est d’abord question de société. «En tant que société, un produit comme l’iPad nous emmène dans une mauvaise direction,» celle qui consiste «à enfermer les gens dans leur rôle de consommateur.» Et s’il «reconnaît et accepte le besoin de confort, de productivité – je vis très bien avec ça – on a besoin d’avoir le droit de choisir.» Le droit de ne pas acheter d’iPad ? Ce n’est pas la question : «vous avez le droit de vous sentir bien chez vous et vouloir y rester; mais vous avez besoin d’une porte car vous devez aussi avoir le droit de sortir de chez vous.» Le jailbreak ne peut-il pas être vu comme cette porte ? «C’est suffisamment pénible pour décourager 99 % des gens.»

Si, là, je suis plus que tenté de rejoindre sa logique (même si un logiciel comme Spirit simplifie terriblement le jailbreak), je m’interroge tout de même : pourquoi le grand public adhère-t-il malgré tout aux iProduits ? «Tout le monde n’a pas la culture de l’informatique nécessaire à la prise de recul, nécessaire pour comprendre qu’une chose comme l’iPad est une nasse dont on a beaucoup de mal à ressortir.» Surtout, pour lui, «l’essentiel, c’est que les perspectives restent ouvertes. Que ceux qui veulent sortir de leur rôle de consommateur puissent le faire sans risque.»

Il faut miser pour voir

Et le risque, justement, il existe, selon lui. Tant dans l’incertitude de pérennité du jailbreak, que dans le fonctionnement de l’App Store. Et de déplorer qu’il faille «développer d’abord pour voir, après, si c’est accepté. Vous trouvez ça normal, vous ?» Sans compter que, «la règle, c’est aussi que l’on ne discute pas publiquement des règles sans rompre son contrat. Ça m’agace.» D’autant plus, visiblement, qu’Apple «a un monopole de fait sur la distribution des applications» pour les iProduits. Juste. Nous nous rejoignons d’ailleurs sur l’idée de sortes d’App Store non officiels, «activables à la demande par l’utilisateur, mais désactivés par défaut». Quoique la question de l’éventuelle responsabilité juridique d’Apple – outre Atlantique en particulier – sur ce genre de choses reste entière.

Reste une question qui me taraude : si le problème de la distribution des applications pour iProduits est si prégnant, pourquoi n’y a-t-il pas encore eu de pétition de lancée pour demander à Apple d’ouvrir cette distribution ? «Je dois reconnaître que j’ai un peu parfois l’impression de parler dans le désert… Mais, à titre personnel, si pétition il y avait, je ne serais probablement pas le dernier à la signer.»

Au final, Nitot, intégriste de l’ouverture ? Non, clairement. Mais évangéliste déterminé et passionné, oui, assurément. Et je dois bien reconnaître que, sur de nombreux points, je ne me sens pas franchement éloigné de ses idées. Reste que l’orientation sociétale d’enfermement de l’individu dans un simple rôle de consommateur, elle me paraît tout sauf émergente.

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